Roman à lire sur medecine esthétique du visage

Roman à lire sur medecine esthétique du visage

La Onzième Heure du Guet

I — Celui qui crie dans la nuit

Depuis le sommet de la cathédrale Notre-Dame de Lausanne, le guet veille. Chaque nuit, de vingt-deux heures à deux heures du matin, il crie les heures aux quatre points cardinaux, penché à la balustrade de la tour, sa lanterne à la main. C’est le guet ! Il a sonné dix ! C’est l’un des derniers au monde. Une voix d’homme qui traverse les siècles, suspendue au-dessus des toits, pour dire à la ville endormie qu’elle n’est pas seule, que quelqu’un veille.

Mathias Crottaz tenait ce poste depuis sept ans. Il aimait sa solitude perchée, le froid qui pince, la ville qui s’éteint quartier par quartier sous ses pieds — la Cité d’abord, puis le Bourg, puis le Flon, et tout en bas le lac qui avale les dernières lumières d’Évian, de l’autre côté de l’eau noire. Il connaissait Lausanne mieux que personne, non pas comme on connaît une ville en la parcourant, mais comme on connaît un visage en le regardant dormir : du dessus, en silence, avec tendresse.

Mais depuis quelques semaines, quelque chose clochait.

À l’heure de minuit — la sixième de sa veille, celle qu’on appelait autrefois « l’heure des morts » — il lui semblait qu’une voix lui répondait. Pas un écho. Une vraie voix, qui montait des escaliers du Marché, ces marches couvertes qui grimpent vers la cathédrale depuis la place de la Palud. Une voix qui criait, elle aussi, il a sonné minuit — mais avec un retard d’une seconde, comme une ombre sonore, comme si quelqu’un, en bas, faisait semblant d’être le guet.

La première fois, il crut à une plaisanterie d’étudiants de l’UNIL rentrant de la fête. La deuxième, il se pencha à la balustrade et scruta longuement l’escalier du Marché, sous lui. Personne. La troisième fois, il vit.

Une silhouette harmonieuse se tenait au pied des marches, en bas, là où l’escalier débouche sur la rue Pierre-Viret. Une silhouette qui levait la tête vers lui. Et qui, lentement, leva aussi le bras — comme s’il tenait une lanterne.

II — Le double

Mathias descendit. Trois cents marches dans le noir, le cœur battant, la torche de son téléphone tremblant sur les vieilles pierres. Il sortit sur le parvis, dévala l’escalier du Marché entre les arches de bois, déboucha sur la rue Pierre-Viret.

Personne.

Mais sur la première marche, en bas, posée bien droite, il y avait une lanterne. Une vraie. Ancienne, en fer-blanc, du modèle que les guets utilisaient au siècle passé. Elle était allumée. Et à l’intérieur, au lieu d’une flamme, il y avait un visage minuscule, pâle, qui le regardait.

Son propre visage.

Mathias recula, renversa la lanterne, qui s’éteignit en touchant le pavé. Quand il la ramassa, elle était vide et froide. Il la rapporta chez lui, dans son petit appartement de la rue de la Mercerie, à deux pas de la cathédrale, et la posa sur sa table. Toute la nuit, il sentit qu’on l’observait.

Au matin, il alla trouver le sacristain, le vieux Monsieur Pidoux, qui balayait la nef sous les vitraux de la grande rosace. Mathias lui raconta la voix, la silhouette, la lanterne. Le vieil homme s’arrêta de balayer.

« Ah, dit-il enfin. Il est revenu, alors. »

« Qui ? »

Pidoux s’assit sur une chaise paillée, près du tombeau de pierre où dort, dit-on, un évêque oublié. Et il raconta.

III — La légende du guet sans visage

« Il y a très longtemps, commença le sacristain, avant même que la cathédrale soit achevée — au temps où l’on bâtissait encore la tour — il y avait un guet nommé Girard. Le premier de tous, peut-être. On dit qu’il était si fidèle à son poste qu’il ne descendait jamais. Hiver comme été, il veillait. Il criait les heures avec une telle ferveur qu’on l’entendait, paraît-il, jusqu’à Morges et jusqu’à Vevey, le long du lac. »

« Une nuit d’hiver terrible, un brouillard monta du Léman et noya toute la ville. On ne voyait plus rien — ni la Palud, ni le Bourg, ni le Flon. Girard cria quand même les heures, parce que c’était son devoir, parce qu’une ville qu’on n’entend plus se croit abandonnée. Il cria toute la nuit dans le brouillard. Et au matin, quand le brouillard se leva, on monta à la tour. »

« On y trouva sa lanterne, allumée. Et son manteau. Et ses chausses. Mais lui, plus rien. Il s’était, dit-on, dissous dans sa propre voix. À force de crier pour les autres, de veiller sur tous les visages endormis de Lausanne, il avait perdu le sien. Il était devenu une voix sans homme. Un guet sans visage. »

Pidoux baissa le ton.

« Et la légende dit qu’il revient. De temps en temps. Tous les cinquante ans, peut-être davantage. Il cherche un visage à reprendre. Il monte le long de l’escalier du Marché, et il appelle le guet de service, son lointain successeur — vous, mon garçon — et il l’invite à descendre. Il propose un échange. Donne-moi ton visage, et prends mon poste pour l’éternité. Tu seras la voix qui veille à jamais sur la ville. On ne t’oubliera jamais. Tu deviendras une légende, comme moi. »

« Et si l’on refuse ? »

Le vieux sacristain le regarda gravement.

« Personne ne sait. Personne n’a jamais refusé. Tous les guets qui ont entendu l’appel ont fini par descendre, un soir. Et le lendemain, on en engageait un nouveau, parce que l’ancien avait, disait-on, quitté la ville sans prévenir. Mais regardez bien, mon garçon. » Pidoux pointa du doigt, vers le haut, l’intérieur de la tour. « Regardez les anciennes lanternes, dans la réserve du clocher. Comptez les visages. »

IV — Les lanternes du clocher

Mathias monta. La réserve du clocher était une petite pièce voûtée, poussiéreuse, où s’entassaient les objets du culte hors d’usage et le matériel des guets d’autrefois. Et là, alignées sur une étagère, il y avait des lanternes. Une dizaine. Toutes du même modèle ancien en fer-blanc.

Il en prit une, la souleva vers la lumière qui tombait d’une meurtrière.

À l’intérieur, un visage. Pâle, minuscule, les yeux ouverts, la bouche entrouverte sur un cri muet. Un homme du siècle dernier, à en juger par la moustache.

La lanterne suivante : un autre visage. Plus ancien encore. Un homme à favoris.

La suivante : un visage de femme, ce qui le surprit — il y avait donc eu des guettes, autrefois, dont l’histoire n’avait pas gardé le nom.

Toutes les lanternes. Tous les guets qui s’étaient succédé au sommet de la cathédrale, depuis des siècles, qui avaient entendu l’appel et qui étaient descendus. Leurs visages, prisonniers du fer-blanc, suppliant en silence. Et Girard, le premier, la voix sans homme, qui les avait tous pris, un par siècle, et qui veillait toujours là-haut entre deux échanges, immortel et vide, condamné à crier les heures sans jamais retrouver de visage qui tienne.

Mathias comprit que la prochaine lanterne sur l’étagère serait la sienne.

V — La nuit de l’appel

Il aurait pu fuir. Quitter Lausanne, abandonner le poste, descendre à la gare et prendre le premier train pour n’importe où. Il y pensa, longuement, ce jour-là, en marchant dans la ville comme pour lui faire ses adieux. Il descendit la rue de la Mercerie, traversa la place de la Palud où la fontaine de la Justice ruisselait sous le soleil pâle d’automne, longea la rue de Bourg et ses vitrines, redescendit vers le Flon par les passerelles. Il regardait les Lausannois vaquer — les pendulaires pressés vers le M2, les étudiants attablés aux terrasses, les vieilles dames du marché. Tous ces gens qui dormaient la nuit, paisibles, pendant qu’une voix veillait sur eux du haut de la cathédrale sans qu’ils y pensent jamais.

C’est là, peut-être, qu’il prit sa décision. Non pas de fuir. Non pas de céder. Mais de comprendre, d’abord — car il avait remarqué une chose que les autres guets, dans leur effroi, n’avaient sans doute pas vue.

Cette nuit-là, il monta à la tour comme d’habitude. Il cria les heures. Vingt-deux. Vingt-trois. Et à minuit, l’heure des morts, la voix répondit d’en bas, l’écho qui n’était pas un écho. Mathias se pencha à la balustrade. La silhouette était là, au pied de l’escalier du Marché, la lanterne levée.

Il descendit. Mais cette fois, il ne se précipita pas. Il descendit lentement, en réfléchissant.

VI — Le marché de minuit

Au pied de l’escalier, dans la rue Pierre-Viret déserte, l’homme l’attendait.

Il n’avait pas de visage. À la place, sous le rebord de son vieux chapeau, il y avait un flou — un brouillard, justement, comme celui qui était monté du lac la nuit de sa disparition, et qui ne s’était jamais dissipé. Il tenait sa lanterne, et sa voix sortait de nulle part, grave et lasse, infiniment lasse.

« Tu as compris, dit Girard. Je le vois à ta façon de descendre. Les autres dévalaient l’escalier de terreur. Toi, tu réfléchis. C’est bien. C’est rare. »

« Vous voulez mon visage. »

« Je veux un visage. Le tien fera l’affaire. En échange, je t’offre l’éternité. Tu seras le guet pour toujours. La voix qui veille sur Lausanne tant qu’il y aura une Lausanne. On ne t’oubliera jamais — ou plutôt, on t’oubliera comme on m’oublie : sans connaître ton nom, mais en t’entendant chaque nuit. C’est la seule immortalité qui vaille. Bien plus que ces vies minuscules, là, derrière les fenêtres éteintes, qui s’effaceront sans laisser de trace. »

Mathias regarda la ville endormie autour d’eux. Les fenêtres noires. Le silence.

« Vous vous trompez sur une chose, dit-il enfin. Depuis le début. Et tous les autres se sont trompés avec vous. »

Le flou sous le chapeau parut s’immobiliser.

« Vous croyez que le guet veille pour qu’on se souvienne de lui. C’est pour ça que vous avez crié toute la nuit dans le brouillard — pour qu’on vous entende, pour exister, pour ne pas être oublié. Et c’est pour ça que vous avez perdu votre visage : vous criiez pour vous, pas pour la ville. » Mathias fit un pas vers la silhouette. « Mais le guet ne veille pas pour qu’on se souvienne de lui. Il veille pour que les autres puissent dormir sans penser à lui. Sa gloire, c’est d’être oublié. C’est d’être la voix qu’on n’écoute pas, parce que si on l’écoutait, c’est qu’on aurait peur. Quand les Lausannois ne m’entendent pas, c’est que je fais bien mon travail. »

VII — Ce que Girard avait oublié

« Vous avez voulu être inoubliable, reprit Mathias. Une légende. Et regardez ce que vous êtes devenu : un voleur de visages qui rôde au pied d’un escalier, tous les cinquante ans, mendiant à ses successeurs ce que vous avez perdu. Vous n’êtes pas immortel. Vous êtes un homme qui n’a jamais accepté de disparaître. Et qui, à force, n’existe plus pour de bon. »

« Tais-toi », dit Girard, mais sa voix tremblait.

« Vos visages, là-haut, dans les lanternes — ils ne tiennent pas, n’est-ce pas ? Vous les essayez, l’un après l’autre, et aucun ne devient le vôtre. Parce qu’un visage, ça ne se prend pas. Ça se donne. On l’use à veiller sur les autres, à sourire, à pleurer, à vivre tourné vers le dehors. Le vôtre, vous l’avez tourné vers vous-même jusqu’à l’effacer. »

Mathias sortit alors de sa poche la lanterne qu’il avait trouvée la première nuit, celle qui contenait son propre visage en miniature. Il l’avait rapportée exprès.

« Vous voulez un visage qui tienne ? En voici un. Le mien. Mais je ne vous le vends pas. Je vous le donne. À une condition : que vous remontiez là-haut, que vous repreniez le poste, et que vous veilliez — vraiment cette fois. Non pas pour qu’on se souvienne de vous. Pour que la ville dorme. Pour qu’une mère, rue de la Mercerie, sache sans y penser qu’il est trois heures et que tout va bien. Le jour où vous crierez l’heure en pensant à eux et non à vous, votre visage reviendra tout seul. Je vous le promets. C’est comme ça que ça marche. »

Il tendit la lanterne.

Un long silence. En haut, dans la nuit, on aurait dit que la cathédrale elle-même retenait son souffle.

VIII — L’heure rendue

Girard prit la lanterne. Il la regarda longtemps — le petit visage de Mathias, à l’intérieur, qui ne suppliait pas, lui, mais qui semblait sourire, doucement, comme on sourit à quelqu’un qu’on veut consoler.

Et le flou sous le chapeau, lentement, se mit à frémir. À se rassembler. À reprendre forme. Pas le visage de Mathias — non. Un autre. Un visage d’homme très ancien, marqué par des siècles de froid et de veille, mais un vrai visage, enfin, qui affleurait pour la première fois depuis des siècles. Les traits de Girard lui-même, tels qu’ils étaient avant le brouillard. Tels qu’il les avait oubliés.

« Comment ? » murmura-t-il, portant la main à sa joue retrouvée. « Tu ne m’as rien donné, ton visage est encore dans la lanterne, intact… »

« Je sais, dit Mathias en souriant. Vous n’aviez pas besoin du mien. Vous aviez besoin de comprendre. Le simple fait de vouloir veiller pour les autres, à l’instant — ça suffit. Votre visage attendait ça depuis le début. Il attendait que vous cessiez de le chercher pour vous. »

Au sommet de la cathédrale, à cet instant précis, l’horloge se mit en branle pour sonner une heure du matin. Et les deux hommes, au pied de l’escalier du Marché, levèrent ensemble la tête vers la tour, vers le ciel pâle de Lausanne où s’accrochaient encore quelques étoiles au-dessus du lac.

Rien ne vaut votre propre visage parce que personne n’y croit. Fiodor Dostoïevski

IX — Épilogue

On dit que cette nuit-là, exceptionnellement, on entendit deux voix crier l’heure depuis la cathédrale Notre-Dame. Deux voix superposées, l’une jeune, l’autre infiniment vieille, qui annoncèrent une heure du matin aux quatre coins de la ville — vers le Bourg, vers la Cité, vers le Flon, vers le lac. Puis l’une des deux se tut.

Mathias Crottaz veilla encore quelques années au sommet de la cathédrale, puis prit sa retraite, et personne ne se souvient aujourd’hui de son nom — ce qui, vous l’aurez compris, est la plus belle réussite qu’un guet puisse espérer. Il vit toujours, dit-on, dans son petit appartement de la rue de la Mercerie, et il dort la nuit du sommeil paisible de ceux qui ont rendu un visage à quelqu’un qui l’avait perdu.

Quant aux lanternes du clocher, le sacristain Pidoux jure qu’un matin, il les a toutes retrouvées vides et claires, le fer-blanc nettoyé, sans aucun visage à l’intérieur. Comme si tous les guets prisonniers, libérés par on ne sait quel miracle, avaient enfin pu s’en aller dormir.

Et si, par une nuit d’automne, vous marchez dans la vieille ville de Lausanne, sous la cathédrale, et que vous entendez du haut de la tour une voix crier c’est le guet, il a sonné minuit — ne cherchez pas à savoir qui crie. Ne levez même pas la tête. Rentrez chez vous, et dormez tranquille.

C’est tout ce que le guet vous demande. C’est pour cela qu’il veille.

 

 

 

 

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