Les Enfants du verre
I
Je m’appelle Aurèle Vasseur, j’ai cinquante-six ans, et je crois que je ne comprends plus rien.
Cela faisait trente ans que j’enseignais l’architecture, d’abord à Genève, puis ici, à l’École de Lausanne, dans ce grand bâtiment de béton brut que mes propres maîtres avaient conçu et que j’avais appris, avec le temps, à aimer comme on aime un visage sévère. J’avais formé des générations. Je les avais vues passer, ces jeunes gens, avec leurs crayons d’abord, puis leurs premiers ordinateurs, puis leurs écrans toujours plus minces, et chaque vague m’avait semblé, sur le moment, étrangère, avant que je ne finisse par la comprendre. C’est ainsi qu’on vieillit dans un métier : on s’effraie, puis on s’habitue, et l’on prend l’habitude pour de la sagesse.
Mais cette dernière promotion-là, celle de cette année, m’avait laissé dans un état que je n’avais jamais connu : non plus l’agacement du vieux maître devant la nouveauté, mais quelque chose de plus profond, de plus inquiétant. Une perplexité. Le sentiment, pour la première fois, de me tenir devant une porte dont je n’avais pas la clef, et de ne pas même être sûr qu’il y eût, derrière, une pièce.
II
Elle s’appelait Noé. Vingt-deux ans. La meilleure de l’atelier, de loin. Une future architecte à Montreux.
Je l’avais remarquée dès le premier semestre, parce qu’elle ne levait jamais la main et qu’elle rendait toujours le meilleur projet. Cette combinaison m’avait intrigué. De mon temps, les bons parlaient ; ils défendaient leurs partis pris avec une arrogance que je trouvais insupportable et qui me manquait, à présent, terriblement. Noé, elle, ne défendait rien. Elle déposait son travail et attendait, le visage lisse, vaguement ailleurs, comme si le résultat lui appartenait déjà si peu qu’elle ne voyait pas l’intérêt d’en discuter.
Un jour de mars — il y a toujours un mois de mars dans ces histoires, je ne sais pas pourquoi —, je la retins après la séance. Je voulais comprendre. Je lui demandai comment elle avait conçu son projet, un petit musée au bord du Rhône, d’une élégance qui m’avait sincèrement ému.
« Comment vous est venue cette idée de la lumière rasante, sur le mur nord ? Cette manière de faire entrer le fleuve sans jamais le montrer ? »
Elle me regarda avec une politesse parfaite et un léger embarras, comme si je lui posais une question dont la réponse était à la fois évidente et gênante.
« Je l’ai pas vraiment eue, monsieur. Enfin. J’ai décrit ce que je voulais, et j’ai itéré.
— Itéré ?
— J’ai demandé. À l’outil. J’ai dit ce que je ressentais, les références que j’aime, l’ambiance. Ça m’a proposé des pistes. J’en ai gardé une, je l’ai retravaillée, j’ai redemandé. Trente, quarante fois peut-être. À la fin, ça ressemblait à ça. »
Je restai un moment sans rien dire.
III
Il faut que j’explique, parce que sinon vous me croirez plus bête que je ne suis.
Je n’avais rien contre les machines. J’avais vu arriver le dessin assisté ; j’avais pesté, puis cédé, comme tout le monde. J’avais compris, des années plus tôt, qu’un outil n’est qu’un outil, qu’il prolonge la main et ne remplace pas la tête. Ce que Noé décrivait, pourtant, n’était pas cela. Ce n’était pas une main prolongée. C’était autre chose, dont je ne trouvais pas le nom, et c’est précisément cette absence de nom qui me troublait.
« Mais l’idée, insistai-je. La première. Celle de ne pas montrer le fleuve. D’où vient-elle ?
— Je sais pas, dit-elle, et pour la première fois elle parut réfléchir vraiment. C’est sorti à un moment, dans l’échange. Je l’ai reconnue. Je me suis dit : oui, c’est ça. Mais est-ce que c’est moi qui l’ai eue, ou est-ce que je l’ai juste reconnue quand elle est passée… » Elle haussa les épaules, sans angoisse, avec une honnêteté qui me désarma. « Franchement, je vois pas trop la différence. Vous, vos idées, elles viennent d’où ? »
Et là — je dois l’avouer — je ne sus pas répondre.
IV
Car la question était bonne. Voilà ce qui me rongeait.
Toute ma vie, j’avais cru que mes idées venaient de moi. De mon front, de mes nuits blanches, de cette chose mystérieuse et noble qu’on appelle l’inspiration et qu’on imagine jaillir d’une source intérieure. Mais en y repensant, ce soir-là, seul dans mon bureau, je me rendis compte que mes meilleures idées m’étaient toujours venues d’ailleurs aussi : d’un mur vu en voyage, d’une phrase lue, d’une remarque d’un collègue que j’avais retournée jusqu’à ce qu’elle devînt mienne. Moi aussi j’avais itéré, toute ma vie, sauf que ma machine à moi était lente, faite de livres, de fatigue et de hasard, et qu’elle mettait trente ans là où la sienne mettait trente minutes.
Où était la frontière ? Je l’avais crue évidente. Elle ne l’était pas.
Et pourtant, pourtant, quelque chose en moi refusait. Quelque chose criait que ce n’était pas pareil, que la lenteur n’était pas un défaut mais l’essence même de la chose, que ce qui m’avait coûté trente ans valait précisément parce qu’il m’avait coûté trente ans, et que cette enfant qui obtenait en une soirée ce que j’avais arraché à toute une vie ne possédait, au fond, rien du tout. Mais quand je tentais de formuler cet argument, il sonnait creux à mes propres oreilles. Il sonnait comme le vieil homme que j’étais en train de devenir.
V
Je menai mon enquête, comme un vieux fou.
J’observai les autres. Toute la promotion fonctionnait ainsi. Ils ne se vantaient pas, ils ne cachaient pas, ils ne voyaient même pas qu’il y eût là matière à débat. Ils produisaient des choses souvent belles, parfois bouleversantes, et lorsque je leur demandais de m’expliquer un choix, ils me regardaient avec ce même embarras poli, comme si je leur demandais d’expliquer pourquoi ils respiraient.
Une chose me frappa, pourtant, et c’est elle qui acheva de me désorienter. Ils n’avaient aucune vanité. Pas une once. Ma génération suait l’orgueil ; nous signions nos œuvres comme on plante un drapeau, nous nous serions battus pour une paternité. Eux semblaient flotter au-dessus de la question de la propriété. « C’est pas vraiment à moi », disaient-ils, sans tristesse, presque avec soulagement. Et je ne savais pas si c’était là une grande sagesse — l’humilité enfin atteinte d’artisans qui se savent un maillon — ou une grande perte, l’extinction de ce feu égoïste et magnifique qui, depuis des siècles, faisait que des hommes voulaient laisser une trace.
Une perte, ou une sagesse. Je passais de l’un à l’autre dix fois par jour.
VI
Le dernier jour, après les soutenances, Noé vint me trouver pour me saluer. Elle partait. Un cabinet à Copenhague l’avait prise.
« Vous aviez l’air contrarié, cette année, monsieur, dit-elle doucement. À cause de nous. À cause de comment on travaille. »
Je ne mentis pas. Je n’en avais plus l’âge.
« Contrarié, non. Perdu, peut-être. J’ai enseigné toute ma vie qu’une idée naît dans une tête, une seule, dans la douleur et la solitude. Et vous me montrez des idées qui naissent… entre. Dans l’intervalle. Je ne sais plus où vous êtes, vous, là-dedans. Je ne sais plus si vous y êtes. »
Elle réfléchit longuement. C’était une qualité que je lui avais toujours reconnue : elle ne répondait jamais vite.
« Moi non plus, je sais pas toujours, finit-elle par dire. Mais je vais vous dire une chose. Mon projet de musée, là, celui que vous avez aimé. À un moment l’outil m’a proposé un truc qui était techniquement parfait, magnifique, mieux que tout ce que j’aurais fait. Et je l’ai jeté. Parce que ça ne me ressemblait pas. Je sais pas vous expliquer pourquoi, mais je l’ai senti, là. Ça, ce non, ça venait de personne d’autre que moi. »
Elle me sourit, ramassa son sac, et partit.
VII
Je suis resté seul dans l’atelier vide, longtemps, à regarder par la grande baie le lac qui virait au gris.
Et je me suis demandé si elle n’avait pas, sans le savoir, tout résumé. Que l’idée, peut-être, n’avait jamais été le lieu où nous habitions vraiment. Que ce qui était à nous, ce qui resterait toujours à nous, machine ou pas, lenteur ou vitesse, c’était le refus. Ce petit non intérieur, irréductible, par lequel on écarte le parfait parce qu’il n’est pas soi. Le goût. La gêne devant ce qui sonne faux. Cette chose qu’aucun outil ne peut donner parce qu’elle ne consiste pas à produire, mais à reconnaître ce qu’on ne veut pas.
C’était peut-être vrai. Cela me consolait à moitié.
Mais en rentrant chez moi ce soir-là, le long du lac, dans le vent tiède de juin, je n’étais sûr de rien. Je ne savais toujours pas si j’avais vu mourir quelque chose ou naître autre chose. Je ne savais pas si ces enfants du verre, transparents, sans orgueil, sans propriété, étaient les plus dépossédés des hommes ou les plus libres. Je ne savais même plus si la question avait un sens, ou si elle n’était qu’un dernier réflexe d’un monde qui s’en allait, comme l’agacement d’un vieux maître devant un crayon qu’il ne sait pas tailler.
J’ai cinquante-six ans, j’ai enseigné l’architecture toute ma vie, et pour la première fois je rentrais chez moi sans avoir compris mes élèves — avec, au fond de moi, le soupçon dérangeant que c’étaient eux, désormais, qui auraient eu quelque chose à m’apprendre, si seulement j’avais su quelle question leur poser.

